Sophie Loubière
© Melania Avanzato
La romancière nancéienne Sophie Loubière publie son dixième roman intitulé Cinq cartes brûlées et confirme son statut de plume montante du polar français. Ancienne journaliste, elle s’inspire de faits réels et de tout ce qui la touche intimement.

Le fait divers avait marqué les esprits à l’époque. Un homme retrouvé poignardé dans une chambre de l’hôtel Ibis de Nancy près du canal, il y a une dizaine d’années. Un nombre de coups de couteau impressionnant qui choque Sophie Loubière : « Comme souvent, un drame réel marque le début d’une réflexion pour moi : qui est la fille derrière ce geste ? Comment en est-elle arrivée là ? » Pour son dernier roman, c’est à nouveau la réalité qui conduit la plume de Sophie Loubière. Dans Cinq carte brûlées, elle transpose l’histoire dans le Cantal, où l’on retrouve une victime, des coups de couteaux, du sang. « J’aime construire des fictions ancrées dans une réalité, cela me permet de croire en ce que j’écris. Pour autant, je ne relate pas le fait divers, je m’en éloigne beaucoup. Cette histoire m’a bouleversée et beaucoup questionnée. Comment quelqu’un peut-il être amené à planter une quarantaine de coups de couteau dans le corps d’une personne ? Ce genre de comportement qui flirte avec la folie est probablement le sujet sur lequel j’ai le plus travaillé à ce jour. Même si je travaille en profondeur les éléments du dossier, pas question de coller au fait divers et aux personnes qui l’ont vécu. L’affaire est suffisamment douloureuse pour que je ne les y replonge pas. J’expurge, je romance, je croise les lieux et les histoires. Pour ce dernier roman, il m’a fallu trois ans pour trouver les bons contours. » Ce qu’elle aime par dessus tout, c’est le détail de la mécanique qui pousse les criminels de ses romans noirs à passer à l’acte. En l’occurrence, une héroïne dont elle va raconter le parcours de vie pour tenter d’en expliquer la dérive. Tout en suggestion, la violence est latente et la tension est permanente au fil des pages de ce roman : « Ce n’est pas un thriller pur jus. Je laisse ce genre avec ceux qui sont plus à l’aise avec les descriptions de scènes de crime avec parfois un brin de complaisance. Je préfère que le lecteur se fasse lui-même son idée, grâce à son imagination. Victime ou bourreau, la question peut se poser pour chacun des personnages et je suis souvent étonnée des interprétations de mes lecteurs. En fonction de leur vécu, de leurs lectures, ils perçoivent les choses différemment, c’est passionnant ! »

« Mes romans se nourrissent de voyages, de souvenirs, de sensations et trouvent souvent
leur origine dans des faits réels. »

Écrivain depuis 20 ans, après avoir mené de front une carrière de journaliste radio, elle connaît le succès international avec L’enfant aux cailloux, traduit en anglais dans une dizaine de pays et plusieurs fois primé. Un roman dans lequel Sophie
Loubière avait mis une part d’elle-même en s’inspirant de sa mère pour dessiner le personnage principal : « L’enfan­ce, les relations frère-sœur, la manipulation sont des thèmes récurrents de mes romans. Je m’inspire beaucoup de ma propre famille. »

Sophie Loubière a grandi à Nancy et évoque sans détour les relations conflictuelles qu’elle entretient, petite, avec son frère Jean-Philippe « qui n’a jamais supporté que j’existe. Avoir une petite sœur, ça l’emmerdait et j’ai longtemps été son souffre-douleur. Il passait son temps à essayer de me noyer dans la piscine, à me faire tomber de la balançoire à vouloir me perdre dans les bois… Dans ce roman, j’ai voulu aborder la thématique d’une forme de maltraitance qui passe souvent inaperçue dans les familles : celle d’un frère ou d’une sœur qui fait vivre à un autre enfant un véritable calvaire émotionnel, rarement pris au sérieux par les adultes qui n’y voient que du jeu. » À l’époque, comme Laurence l’héroïne de son roman, Sophie ne trouve pas forcément de réconfort auprès de ses parents. « Mon père était animateur culturel à la MJC La Clairière au Haut-du-Lièvre et ma mère était éducatrice spécialisée. Ils dédiaient leur vie aux autres et étaient plus attentifs aux autres enfants qu’à nous… Ils m’ont cependant apporté beaucoup de choses, comme la culture ou la curiosité. » Elle découvre la littérature à l’école, en même temps que sa dyslexie. « L’écriture était pour moi un véritable calvaire alors même que je vivais dans une bulle créative. Je me voyais donc plutôt musicienne, peintre ou comédienne. Certains professeurs m’ont quand même encouragée à écrire. » Pendant ses études de lettres et de cinéma, elle se lance dans l’aventure des radios privées dans les années 80. Elle fait ses armes à Rockin’chair, RN2000, Fun radio et Radio France Nancy Lorraine et gagne un concours qui lui ouvre les portes de France Inter. Ses premières nouvelles, elle les écrit pour Claude Chabrol, qui les lit à l’antenne. Certaines ont du succès et sont publiées dans un recueil. Poussée par son ami Philippe Claudel et repérée par Grasset, Sophie se lance. C’est dans le genre du polar que Sophie Loubière va s’épanouir, articulant ses histoires autour de personnages souvent féminins, des battantes au parcours chaotique. Du suspens, un style percutant et des intrigues très travaillées rendent ses romans très addictifs. Cinq cartes brûlées ne fait pas exception à la règle et a déjà séduit les lecteurs et suscité l’intérêt de plusieurs prix littéraires.

Avec son dixième roman, elle avoue avec humour mais sans détour son ambition : « Je suis écrivain depuis vingt ans, maintenant je veux être écrivain à succès ! »

BIO EXPRESS : 

1966 : naissance à Nancy.

1993 : lauréate du concours producteur radio, entre à France Inter.

1999 : publication du premier roman Le Poulpe – La petite fille aux oubliettes (Baleine Seuil)

2011 : L’enfant aux cailloux (Fleuve Éditions) traduit dans une vingtaine de pays, récompensé par cinq prix littéraires.

2020 : sortie de Cinq cartes brûlées. Roman en lice pour le prix Claude Chabrol (prix récompensant un polar adaptable pour le cinéma).